Par ØU
Le 20/03/2026
La Favorite (Rotschwanz) est un collage qui oscille entre éclat et obscurité, comme un théâtre intérieur presque électrique, saturé de gestes, de regards et de non-dits. Les couleurs vives - jaunes, roses, bleus, éclats de rouge, flammes - traversent le collage comme des impulsions. La scène semble éclairée par une lumière de spectacle qui révèle autant qu’elle aveugle. Des corps dansants, des fragments de cirque et de cabaret, des silhouettes dénudées instaurent un climat de désir, de jeu et d’exposition, où tout paraît visible - mais ne se laisse pas retenir.
Une femme émerge de l’eau, laissant s’échapper des bulles comme autant de pensées, de fragments ou de paroles restées en suspens. L’image est douce, presque calme, et pourtant quelque chose y résiste - comme si tout ne pouvait pas remonter, comme si certaines choses restaient retenues, plus profondes, comme une parole suspendue sous la surface. Cette même matière circule ailleurs : dans des corps découverts, dans des gestes à peine contenus, dans cette présence sensible qui revient dès que les défenses s’abaissent.
Le feu traverse le collage par endroits - dans les flammes, dans les gestes brusques, dans des éclats qui surgissent sans prévenir. Quelque chose s’agite, monte, déborde. Des voix semblent se lever sans jamais vraiment se rejoindre, des regards se croisent sans se comprendre. Le temps apparaît, s’étire, se répète - dans des reflets, des visages figés, des formes qui tournent sur elles-mêmes, comme si passé et futur se mêlaient sans jamais s’éclaircir.
Des scènes se frôlent sans se rejoindre. Deux corps se rapprochent, presque au point de basculer, retenus dans une lumière chaude, comme suspendus à la fin d’un jour. Derrière eux, une présence veille - ni tout à fait obstacle, ni tout à fait complice - comme si elle savait déjà, sans intervenir. Plus loin, le temps s’écoule encore, dans un rythme lent, irréversible, qui accompagne sans jamais trancher.
À mesure que le regard revient, tout semble converger vers un même point. Une présence se tient là, désignée sans être nommée, traversée par les regards, les gestes, les directions. Autour d’elle, certaines attitudes se figent, d’autres se déforment ou s’allègent. Comme si certains cherchaient à occuper une place déjà écrite, d’autres à s’en détacher sans vraiment y échapper.
Mais elle ne s’efface pas. Elle tient, absorbe, renvoie, sans se laisser déplacer. Comme une force au centre du mouvement.
Autour, le décor vacille. Des figures deviennent presque absurdes - visages figés, gestes trop grands, corps qui jouent à être autre chose qu’eux-mêmes. Le théâtre déborde. Un miroir apparaît, silencieux, frontal. Des instruments, des postures, des gestes répétés - comme des paroles qui tournent, se disent, mais ne tiennent pas tout à fait. Quelque chose sonne faux, se répète, s’exagère, jusqu’à perdre sa propre cohérence.
Et pourtant, au milieu de ce désordre, quelque chose résiste autrement. Des mains surgissent, tirent, repoussent, comme pour tracer une limite. À l’écart, un espace se maintient, fragile mais intact. Une chaleur, une douceur, une manière d’être qui ne se laisse pas atteindre. Un lieu tenu, protégé, où quelque chose reste fidèle à lui-même. Une lumière plus calme, tenace.
On peut y voir à la fois une figure exposée, traversée par des regards et des récits qui ne lui appartiennent pas entièrement, et une présence qui refuse de s’y réduire. Quelque chose qui ne disparaît pas, qui ne cède pas, qui échappe à ce qui tente de la contenir.
La chaleur reste.
La Favorite (Rotschwanz), 01/2026
Collage sur papier, 34 x 49 cm